Pourquoi je ne veux pas travailler

Cage à oiseauxJe pense que le parcours de vie n’est pas sans avoir une certaine influence sur les raisons qui permettent de refuser le travail. On présuppose un conditionnement idéologique et social des sociétés qui pousse à adopter l’idéologie travailliste telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui. Donc on peut se demander pourquoi certaines personnes échappent à cette idéologie dominante.

Pour ma part je n’ai jamais baigné dans une atmosphère travailliste. Ma mère faisait des petits boulots pour lui permettre d’ouvrir des droits au chômage et dès que le RMI a fait son apparition en 1988 (elle bossait au noir à cette époque) elle s’y est inscrite et n’a depuis, jamais quitter le circuit RMI. Elle a continué longtemps à bosser au noir pour arrondir ses fins de mois. Je la voyais souvent voler dans les magasins, autant pour moi que pour elle, de la nourriture, des bouquins, des jouets ou certaines fournitures scolaires. certains de ses amis, (sur)vivant dans la rue, avaient pour habitude de faire des descentes dans des cantines scolaires et d’y stocker la nourriture rappropriée chez nous. J’ai donc constaté à cette époque qu’il y’avait moult solutions parallèles qui permettaient de pallier au manque de moyens.

Mon parcours scolaire fut, comme pour tous le monde (ou presque), très déplaisant. Ce que j’en ai retenu et qui nous était sans cesse ressassé était que la vie scolaire n’était rien en comparaison du futur qui nous attendais, ce qu’ils appelaient alors « le monde du travail. » A part apprendre à lire et à compter je n’en ai absolument rien retenu. L’année de CP aurait été pour moi amplement suffisante. Le reste m’apparaissait comme contraintes absurdes, particulièrement le fait de me lever le matin qui est resté pour moi une grande difficulté. Je me rappelle que certains chiards étaient bien content, lorsque l’on nous annonçait une demi journée de congé, qu’elle tombe l’après-midi pour « pouvoir faire pleins de choses l’après midi » alors que je rêvais qu’elle tombe en matinée pour pouvoir dormir. Bref tout ceci m’a laissé une haine irréparable du matin.

A 14 ans le collège m’a dirigé vers une orienteuse. A l’époque il semblerait que le secteur de l’hôtellerie-restauration était déjà en tension ; elle a utilisé toute l’argumentation possible et imaginable pour que j’accepte de commencer à m’orienter dans cette voie. Son principal arguments restait que ma mère était seule, avait peu d’argent et qu’elle ne pourrait pas me payer des études, bien entendu je l’ai envoyé promener. J’ai tenté une première fois, à 15ans, de quitter l’école. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il fallait malheureusement composer avec les autres. La brigade des mineurs s’en est mêlée, et menaçait ma mère de je ne sais plus trop quoi, probablement de me placer en foyer. Donc je suis retourné en cours en attendant mes 16 ans.

A 16 ans tout rond j’ai quitté l’école (j’était alors dans une 4ème technologique). Mais visiblement ils ne voulaient pas me lâcher aussi facilement. Donc retour à la brigade des mineurs suite à un signalement du directeur de l’école pour « mineur en danger », je me rappelle avoir du finalement me rendre au palais de justice pour y être interrogé par un gros juge. Il m’a poser des questions sur mon futur, les raisons pour lesquelles j’avais quitter le circuit scolaire. Ayant compris ce qu’il attendait de moi, je lui ai dis que j’avais quitté l’école pour pouvoir travailler plus tôt. Le gros a semblé satisfait et m’a lâcher en me disant : « et que je n’entende plus parler de toi, sinon gare !. »

Plus tard ce fut l’armée qui me gonfla avec le boulot. Insoumis, j’ai été arrêté et conduit au « trois jours » qui ne durait plus à l’époque qu’une journée. Là c’est le psy, un binoclard sec qui se pensait intelligent, qui m’a posé une myriades de questions, toutes ou presque tournant autour du travail et de « ma vision de l’avenir. » D’un air faussement résigné j’ai dis que j’allais bosser au Mc Do, du genre « je ne peux pas faire autrement, j’aurais voulu faire autre chose, mais je me rend bien compte etc.. » Le binoclard sec a eu l’air rassuré et ils m’ont relâchés après m’avoir réformé.

Ces deux événements m’ont fait comprendre que l’idée générale est que pour refuser le travail il faut être soit un criminel, soit un fou (ou quelqu’un de très riche) ou du moins être considéré comme tel. J’avais, pour avoir simplement refusé une activité, échappé à un placement en foyer et à un traitement psychiatrique.

Il faut garder à l’esprit que le refus du travail n’est pas quelque chose qui en soi est contestataire. Certains bourgeois se permettent de ne pas ou de très peu travailler. Autrefois le mépris du travail était porté par l’aristocratie et qui considerait le travail comme indigne de leur personne. Ils avaient conscience de l’aliénation qu’il représentait mais n’avait pourtant aucun complexe à faire travailler les autres et leur imposer cette aliénation. D’ailleurs le fait que actuellement que le refus du travail est très mal considéré par la majorité des gens n’est, à mon avis, pas sans être y étranger.

Même si tous les régimes, du plus totalitaire au plus « démocrate » jouent d’une propagande plus ou moins fine pour prôner la valeur du travail (émancipation, indépendance et autres conneries du même genres), ils trouvent une niche idéologique déjà construite par l’histoire (en tout cas l’histoire officielle). Ils en détournent un peu le sens et le tour est joué. Les termes de parasites, de tricheurs et de profiteurs que l’on ne cesse d’entendre actuellement pour stigmatiser les chômeurs et les RMIstes étaient très utilisés, à juste titre, dans les époques révolutionnaires pour désigner les aristocrates et plus tard les bourgeois. La bourgeoisie actuelle a réussi une inversion parfaite en stigmatisant les pauvres avec les mêmes argumentations que celles qui dénonçaient les riches.

Si l’on veut lutter politiquement je ne crois pas qu’il ne pas soit plus efficace de ne pas travailler que de travailler. Beaucoup de ceux qui « choisissent » de ne pas bosser pensent que si chacun faisaient de même le salariat et le capitalisme seraient abolis comme par magie. En vérité si une bonne partie de la population refusait le salariat, il suffirait au pouvoir de rétablir l’esclavage avec sa police et son armée ou de créer un système économique qui imposerait des conditions de vie telles que le refus d’une activité en échange d’un salaire signifierait la mort (on y arrive progressivement en France, mais pas en raison d’un refus massif du salariat, mais afin d’imposer des conditions de travail de plus en plus précaires). Cela créerait plutôt une situation où ceux qui continueraient à refuser le salariat se verraient contraint de voler, où d’assassiner ou de se livrer à certains trafics pour vivre.

En acte individuel et isolé, ne pas travailler ne signifie pas grand chose si il n’est pas suivi d’un discours contre le fonctionnement du salariat et du capitalisme en général ainsi que d’actions collectives de propagandes par le fait. C’est un peu comme de penser que si l’abstention était plus forte que la participation aux mascarades démocratiques cela permettrait de provoquer de fait un retrait ou un affaiblissement de l’État. En vérité le vote n’est pas une chose très ancienne et auparavant on se passait très bien de l’avis de la population pour lui imposer une politique. Sans actes, l’idée n’est rien et ne sert à rien au niveau collectif. Pour que l’idée soit imposée à la réalité des actes passifs ne servent à rien, ils se doivent d’être actifs, vindicatifs et revendicatifs.

Sur le choix de ne pas travailler, il faut considérer plusieurs éléments ; une bonne partie de la population n’a pas ou n’a plus ce choix. Personnellement j’ai construit mon existence pour me permettre de ne pas bosser et n’avoir aucun compte à rendre à qui que ce soit ; je n’ai pas d’enfants et ne compte pas en avoir, non que je me permette de reprocher à quiconque ayant des enfants de ne pas travailler, mais c’est une difficulté et une responsabilité supplémentaire que de faire face ce type de situation. Responsabilité que je ne veux pas prendre et qui de toute manière ne me manque d’aucune façon. De plus j’ai à présent la chance d’avoir un toit. De 16 ans à 21 ans on peut dire que j’ai vécu comme un petit bourgeois pauvre, je lisais et m’adonnais au jeu de rôles le week-end. Je vivais alors aux crochets de ma mère. Je suis parti ensuite, passant de longues périodes dans la rue. Durant ces périodes, j’ai souvent eu envie de travailler tant les conditions était difficile. Je constatais que, arrivé à ce stade il n’est plus question de choix, l’aliénation de la vie de rue est encore plus forte que celle du salariat. Autour de moi aucun de ceux qui étaient dehors n’avaient choisi volontairement de refuser le salariat. Leur parcours les avait mené à la rue et ils crevaient un à un comme des mouches, la plupart étaient gravement malade, et ne se soignaient pas ou très peu, les conditions de vie ne le permettant pas. Beaucoup d’entre eux auraient souhaité travailler, mais l’alcool, les drogues, l’agressivité et le comportement chaotique développés dans la rue empêchaient toutes possibilités d’être employé quelque part.

J’ai eu la chance d’avoir une amie chez qui j’allais passer de très longues vacances où j’étais nourri, logé et même alcoolisé. Ce n’est pas la période la plus glorieuse que j’ai connu. Comme chacun le constatera, je faisais les choses à moitié. Quand ma mère est parti vivre chez son ami, elle m’a filer l’appartement (une location en HLM, toujours à son nom d’ailleurs), cela tombait plutôt bien, à la même période ou je me suis inscrit au RMI. Pendant quelques années je me suis reposé sans connaître trop de pression. Regarder la télé, jouer à des jeux vidéos me paru alors le summum du luxe et j’ai toujours beaucoup de réticence à écouter les discours de ceux qui vous reproche de regarder la télé. Il faut savoir que dehors beaucoup de ceux que je connaissais se payaient régulièrement un week-end à l’hôtel et passaient tous le week-end à regarder la télé. Malgré tous les discours aliénants qu’elle propose, elle était le seul moment de décompression. Cela ne faisait pas d’eux des gens plus idiots que ceux que j’ai connu et qui ne la regarde pas. Bref, j’ai donc décompressé pendant près de 3 ou 4 ans.

Je cherchais cependant une occupation qui me permettrait d’agir dans un sens constructif au niveau politique (ou destructif tout dépend du point de vue). Mais tout est fait pour que l’on laisse les initiatives aux autres, même si je ne travaillais pas, le concept de hiérarchie est si intériorisé en nous que jamais je ne me suis dis que je pouvais moi même initier quelques choses d’intéressant. Comme quoi le le refus conscient du salariat et du système en général n’annule pas forcement les réflexes qu’ils génèrent. J’ai fini par faire partie d’un collectif, collectif que je n’ai rejoint au début que par nécessité, mon RMI avait été suspendu car je ne me rendait plus au convocations de ma référente. J’y suis resté, car cela me permet d’avoir deux choses que je considère importante. La première est que je peux au travers de ce collectif, non plus me cantonner à me défendre contre les institutions, mais à les attaquer frontalement. La seconde est que la vie d’un collectif permet de développer des réflexions et de ne plus y stagner. L’échange direct ou indirect permet de voir naitre des théories, de changer d’avis si nécessaire et l’action direct permet de valider ou d’invalider et de concevoir certains concepts.

Je pense que chacun a envie de s’instruire, de créer et de participer à la vie collective. Et si l’on pousse un peu plus loin, on constate que pour pouvoir s’adonner aux activités qui nous intéressent, il faut des conditions de vie qui le permettent. Donc, dans un monde où le salariat serait aboli, il serait nécessaire de s’offrir ces conditions de vie. Ce n’est plus la loi ou la survie au travers d’un salaire qui nous imposerait à agir les uns et les autres, mais la responsabilité de chacun vis à vis de soi et des autres. C’est en cela que consiste le véritable développement de l’autonomie. Les boulots considérés comme ingrats seraient de fait considérés comme une tache nécessaire et l’idée qu’ils devraient être partagés par tous devrait logiquement voir le jour. Quant à ceux qui ne participeraient pas à la vie collective et profiteraient de ses fruits sans rien rendre en échange, ils seraient trop peu nombreux pour que nous ayons à nous en occuper et la moindre contrainte imposée par les autres pour qu’ils travaillent, afin de partager les difficultés remettrait d’office le concept de salariat sur le tapis. A nouveau le travail serait considéré comme une monnaie d’échange et serait imposé pour bénéficier du travail collectif, bien entendu ceci en considérant que les biens resteraient collectifs et ne se concentraient pas entre quelques mains. La moindre pression ou mise en place d’exclusion d’une quelconque manière de la collectivité sous ce genre de prétexte suffirait à revenir progressivement à ce que nous connaissons de nos jours, car ils rediviseraient les gens en deux catégories : ceux qui méritent tel ou telle chose (de s’exprimer, de manger, de se chauffer etc...), et ceux qui ne les méritent pas.

Actuellement la division entre les gens qui travaillent et ceux qui se retrouvent au chômage deviens paradoxalement de plus en plus ténue. Les pouvoirs en placent se servent encore plus de cette peur de se retrouver sans emploi pour baisser les salaires, demander toujours plus et dérèglementer le peu de protections obtenus au cours de l’histoire des luttes et grèves par les salariés. Certaines personnes bossent pour un salaire quasiment équivalent aux aides sociales. Là ou le pouvoir a bien joué c’est de faire passer ceux qui refusent le mode de production et la soumission du travail pour des profiteurs, en incluant d’ailleurs l’idée générale totalement fausse que la majorité des précaires choisissent leur situation. Je ne connais personne qui choisi délibérément la misère comme mode de vie (même si il doit y avoir quelques cathos qui le font, mais c’est encore une tout autre démarche). Personnellement j’ai envie de beaucoup de chose, le retour à la nature ou m’éclairer à la bougie en lavant mon linge à la main ne m’inspire pas du tout. De plus les « luxes », même si ils sont produits suffisamment pour les besoins de tous, car le luxe, le superficiel, est un besoin humain, restes entre les mains d’un petit nombre d’individus tant leur prix est élevé. Le seul moyen qui me semble juste et approprié est la rapropriation violente des richesses et de leur production par nous tous.

En attendant, tant que je pourrais ne pas rentrer dans le circuit de production direct, je le ferais, j’espère pouvoir le refuser même si la situation devient telle qu’il deviendrait impossible pour moi d’obtenir un minima. Cependant je ne pourrais affirmer que j’aurais le courage de m’en donner les moyens.

Malgré tout cela, je garde en tête que le marché de la précarité est générateur de richesses. Associations, agences privées et institutions toutes dévouées à ce thèmes touchent d’énormes subventions pour nous « réinsérer » et pousser et obliger les gens à bosser pour presque rien. Je suis donc, malheureusement et par devers moi, utilisé comme épouvantail à travailleurs et générateur d’emplois pour ces structures.

Version originale :
http://www.collectif-rto.org/spip.p...

Source ou site Web en rapport : Collectif R-T-O - http://www.collectif-rto.org
Publié par  Rosta