Depuis plusieurs jours, des mouvements de protestation se développent au sein des centres de rétention administrative du Mesnil Amelot (Roissy) et de Paris-Vincennes.
Des grèves de la faim, des « manifestations » à l’intérieur des centres ont eu lieu. Les personnes retenues mobilisées protestent contre le principe même des décisions d’expulsion qui frappent des personnes vulnérables, présentes en France depuis des années ou y ayant la plupart de leurs attaches privées et familiales, et/ou contre les conditions de rétention.
La Cimade est présente depuis 1984 dans les centres de rétention. Elle y exerce, dans le cadre d’une convention signée avec les ministères compétents, une mission d’aide à l’exercice des droits des personnes retenues. Organisation non gouvernementale, la Cimade témoigne – et cela fait partie de son rôle – de ce qu’elle voit en rétention, à travers les rapports qu’elle rend public annuellement, ou par des expressions régulières dans la presse.
Les évènements au Mesnil Amelot et à Vincennes appellent quelques réflexions et analyses
Il est évident que ces mouvements de protestations ne peuvent être analysés en dehors du cadre général de la politique d’éloignement mise en place par les pouvoirs publics depuis plusieurs années.
Cette politique se fonde en premier lieu par l’énoncé d’objectifs chiffrés de reconduites à la frontière : 15 000 en 2004, 20 000 en 2005, 25 000 en 2006 et 2007. Cette méthode – celle de quotas d’expulsion à réaliser par chaque préfecture – est détestable et a été maintes fois contestée, tant sur le plan éthique que pour les effets pervers qu’elle provoque nécessairement.
Notre présence en rétention nous a en effet montré les effets désastreux de cette logique de quotas. Elle génère une pression de plus en plus forte sur les services administratifs comme sur les services de police qui sont de fait contraints à des pratiques détestables et humiliantes : interpellations au domicile, arrestations massives, convocations piège dans les préfectures, placement en rétention de personnes vulnérables, de mineurs. Par cette pression, les administrations en « oublient » que chaque dossier est avant tout l’histoire d’un homme, d’une femme, d’une famille, par nature complexe, et qu’une décision de refus de séjour puis d’expulsion est toujours lourde de conséquences.
L’augmentation du nombre de personnes à expulser a dû s’accompagner de la création ou de l’extension des centres de rétention existant, d’autant que l’allongement de la durée de rétention (portée à 32 jours en 2003 par la première loi Sarkozy) a eu pour effet de doubler la durée de présence des étrangers retenus. Des centres ont été construits, d’autres ont vu leur capacité doubler. Alors que les centres de taille modeste permettaient naguère de maintenir une relation humaine entre fonctionnaires et personnes retenues, les centres de grande capacité (140 au Mesnil Amelot, deux fois 140 à Paris Vincennes) ont transformé la rétention en un système de plus en plus carcéral, rendant les contacts de plus en plus anonymes, générant une promiscuité difficilement supportable. Comment peut-on rassembler dans un même lieu des dizaines et des dizaines de personnes, toutes plus inquiètes les unes que les autres sur leur avenir immédiat, plus traumatisées les unes que les autres de devoir d’un jour à l’autre – avec malgré tout l’espoir jusqu’au bout d’une libération, d’un recours accepté – être arrachées à leurs proches, famille, amis, à leur travail, à leur existence sociale, sans risquer de provoquer, un jour, des « protestations » ?
A de multiples reprises, la Cimade était intervenue depuis 2003 auprès du ministère de l’Intérieur pour le mettre en garde contre les dangers de tels centres. Le message a été à peine entendu : le décret sur la rétention de 2005 a limité la capacité d’un centre à 140 places maximum – c’est déjà énorme – mais n’a pas tardé à être détourné : le centre de Paris-Vincennes est de fait un centre de 280 places, masqué derrière l’apparence de deux centres accolés de 140 places chacun. Un autre centre de 240 places est en prévision sur l’enceinte de Roissy pour 2009 ou 2010...
Quotas d’expulsion, examen superficiel des situations individuelles, promiscuité accrue dans les gros centres de rétention : si certains peuvent s’étonner des incidents actuels, ils pourraient tout autant s’étonner qu’il n’en y ait pas plus !
Ces protestations du Mesnil Amelot et de Vincennes n’ont d’ailleurs rien d’exceptionnels. Des mouvements de ce type sont réguliers, dans l’un ou l’autre de la vingtaine de centres implantés sur le territoire. Ceux de ces derniers jours sont, cette fois, plus longs et beaucoup plus médiatisés. Moins bruyantes, plus difficiles à évoquer ou à quantifier, il est d’autres expressions qui se développent : celles de personnes retenues qui ont choisi de retourner la violence contre elles-mêmes, par des actes d’auto mutilation, par des tentatives de suicide, par des dépressions. Ces autres formes de protestations sont nombreuses, et beaucoup plus inquiétantes.
Particulier, par son ampleur et par sa durée, ce mouvement exprime l’angoisse, le désespoir et le sentiment d’injustice des personnes enfermées dans les centres de rétention en France, dans la crainte d’une expulsion imminente.
Indépendamment de l’opinion que l’on peut porter sur la politique d’immigration actuelle, une chose est certaine : les méthodes employées créent de la souffrance, des drames supplémentaires. Elles doivent et peuvent être changées sans attendre.
Plus d’informations dans le rapport annuel de la Cimade sur les centres et locaux de rétention :
http://www.cimade.org/nouvelles/521...