Birmanie : ne pas laisser s’installer l’oubli

Dans une déclaration publiée en commun avec 12 autres ONG présentes en Birmanie, Médecins du Monde a récemment exprimé sa grande inquiétude face à la répression qui s’est abattue sur le pays, a dénoncé les dramatiques conditions de vie de tout un peuple mais également pointé les lourdes contraintes qui entravent toutes les activités humanitaires. Nous avons relayé les préoccupations des acteurs de terrain face à l’installation de poches de famine notamment dans les Etats les plus périphériques. Nous avons aussi dénoncé la progression inquiétante des maladies de la pauvreté, tuberculose et sida en tête, pour lesquelles les réponses sanitaires nationales sont inexistantes.

Acteur humanitaire dans le pays depuis plus de 15 ans au travers de programmes de lutte contre le VIH / sida, nos activités ont été affectées par la répression qui s’est abattue sur le pays. Nous sommes les témoins directs de la très grande précarité dans laquelle vivent les plus marginalisés et plus particulièrement de très jeunes filles pour lesquelles la prostitution constitue le seul moyen de survie. Alors que officiellement le port d’un préservatif n’est plus synonyme de prostitution, les personnes se prostituant sont terrorisées à l’idée d’en posséder car elles risquent un emprisonnement pouvant aller jusqu’à 3 ans. Nos activités réalisées en unité mobile hors des dispensaires ont été également ciblées par les forces de sécurité en civil qui quadrillent Rangoon, ces dernières menaçant l’équipe médicale birmane en cas de poursuite des activités.

Par ailleurs, il nous a été notifié par écrit l’interdiction de distribution de matériel injectable propre dans les maisons d’injection de l’Etat du Kachin proche de la frontière chinoise. Cette distribution est depuis plusieurs années le pivot de nos activités dites de « réduction des risques » de transmission du VIH auprès des usagers de drogue par voie intraveineuse dans ce pays 2eme producteur au monde d’héroïne. Là aussi, nous pouvons témoigner de la montée en puissance du harcèlement policier violent et des emprisonnements dont font l’objet les usagers de drogue. L’ensemble de ces mesures répressives et cette terreur policière a donc pour conséquence un accroissement des conduites à risques pour le VIH car les moyens habituels de prévention ne sont plus utilisés.

Tout comme les ONG travaillant dans le pays, le coordinateur des Agences des Nations Unies à Rangoon, Mr Charles Petrie a exprimé de vives inquiétudes concernant les mauvaises conditions socio-économiques du pays ; sa prise de parole a été sanctionnée par son expulsion : une bien mauvaise nouvelle pour la diplomatie onusienne et qui ne s’inscrit pas dans le sens souhaité d’une présence renforcée voire permanente de l’ONU en Birmanie. Une diplomatie mise à mal donc, et toujours aucun signe sérieux de changement politique vers une transition démocratique. La junte a muselé la révolte et la trop faible réponse internationale à son encontre lui accorde pour l’instant le permis de réprimer silencieusement. La junte se sent confiante et ceci est d’abord inquiétant.

Ne laissons pas s’installer l’idée d’une stabilité rétablie. Car pendant que les diplomates cherchent désespérément à infléchir les discours chinois et indien cantonnés à la non ingérence dans les affaires intérieures birmanes, les témoignages disent la peur qui colle au quotidien, les rafles nocturnes, les intimidations et les arrestations. C’est donc le moment de ne pas laisser l’indifférence s’installer et de fixer des échéances.

Quels sont, pour les semaines à venir, les agendas des Etats attentifs aux droits de l’homme alors que la stratégie diplomatique engagée jusqu’à présent n’a pas fait ses preuves ? Jusqu’où ces Etats pourront ils se coordonner vis-à-vis de sanctions économiques ciblées sur ce qui fait la fortune de la junte, le gaz et le pétrole ? Et jusqu’où cette coordination se fera-t-elle dans la traque financière des revenus de la junte ? Quelles vont être les réactions à l’expulsion de Mr Petrie et à la demande du CICR du rétablissement de son droit de visite dans les prisons ? Plus spécifiquement, quelle va être la stratégie de la France et quelles vont être ses exigences sur tous ces points et sur celui plus particulier nous concernant d’un accès facilité et accru à l’aide humanitaire pour la population birmane qui souffre ?

Toutes ces questions demandent des réponses rapides .Même si les acteurs locaux et internationaux savent que transition démocratique et réconciliation nationale passent par une réponse et une coordination internes malgré un leadership pour l’instant muselé, le rôle exercé par la communauté internationale reste crucial et attendu anxieusement par tous les birmans.

Dr Françoise Sivignon
Responsable de la mission Birmanie
Médecins du Monde

Publié par  Rhizome